3/2017

Matière grise, ferveur et travaux d’Hercule

La Suisse est l’un des pays les plus innovants au monde. Les plus de 550000 PME y contribuent fortement. Trois d’entre elles accordent à Leader un regard dans les coulisses de leurs innovations.

Noir comme la nuit. La machine de moulage par injection de 1970 transporte sans cesse des éléments de liaison noirs fabriqués dans un alliage d’aluminium et de plastique sur un convoyeur jusque dans le grand collecteur. C’est inhabituel. Car au cours des 50 dernières années, ces pièces qui relient trois tubes en aluminium ne connaissaient qu’une seule couleur, le bleu Stewi typique. Cette situation doit changer. Dès cette année, le premier Stewi de la «Black Edition» fera son apparition. En noir justement. Il est destiné à tous les clients pour lesquels un séchoir à linge doit non seulement être fonctionnel, mais aussi s’intégrer visuellement dans une architecture moderne. Ainsi, le Stewi noir deviendra pratiquement une sorte de sculpture au sein du ménage. Il constitue déjà un objet culte. Stephan Ebnöther et Lorenz Fäh en avaient pleinement conscience lorsqu’ils ont racheté la société Stewi à la communauté héréditaire Werner Steiner le 1er février 2017. «Stewi est un nom connu en Suisse où il constitue une marque culte, qui a quelque peu manqué le train du progrès ces dernières années, mais jouit toujours d’une excellente réputation», résume Stephan Ebnöther à propos de la valeur de la marque Stewi.

Les sociétés suisses sont répuées particulièrement innovantes en ce qui concerne l’association de technologies de différentes branches.
Nouvelle culture d’entreprise et innovations

Bien des choses allaient mal chez Stewi lorsque la société a été reprise par ses nouveaux propriétaires. De nouveaux processus et structures, une nouvelle culture d’entreprise et des innovations étaient nécessaires. Certaines de ces évolutions sont en cours de concrétisation ou sur le point de l’être. En plus de la «Black Edition», le «Combi Mini» par exemple pour les ménages de célibataires ou le «Jumbo Remote» qui descend du plafond au moyen d’une télécommande. Sans compter une variante rétro, «Lady Original», en bois et câbles d’acier, comme autrefois. En collaboration avec la société partenaire Lübra à Roggwil, Stewi va désormais proposer des solutions globales pour le séchage. Mais ce n’est pas tout: Stephan Ebnöther et son équipe planchent actuellement sur la concrétisation d’une vision qui doit simplifier, voire révolutionner le processus de lavage, séchage, repassage, pliage des vêtements et rangement. Une chimère? Non, estime Stephan Ebnöther avec un léger sourire. Il est on ne peut plus sérieux! Conjointement avec la Haute école de sciences appliquées de Zurich (ZHAW) et le designer industriel Wolfgang Meyer-Hayoz, il recherche des solutions pour combiner les di érentes composantes techniques existantes en un nouvel ensemble.

Le Global Innovation Index actuel classe la Suisse en tête pour 2016.
La Suisse en tête depuis des années

Les entreprises suisses comptent parmi les plus innovantes au monde. Les classements attestent de cette avance. Le Global Innovation Index actuel, déterminé par l’INSEAD Business School en France, la Cornell University aux États-Unis et la World Intellectual Property Organization, dans un total de 128 économies nationales, place la Suisse au premier rang, comme déjà en 2016. Les investissements dans de nouveaux produits, autrement dit dans la recherche et le développement, sont considéreés comme des indicateurs importants afin de déterminer la capacité d’innovation, explique Olaf J. Böhme, président de l’association IDEE-SUISSE. Selon l’O ce fédéral de la statistique, les sociétés suisses ont investi quelque 18,5 milliards de francs dans la recherche et le développement en 2015. Le secteur chimique et pharmaceutique se classe en tête avec 34 %, suivi de l’industrie métallurgique et mécanique avec 24 %. Grâce à la présence de hautes écoles universitaires réputées et aux réseaux mondiaux, la Suisse dispose d’une excellente recherche fondamentale publique. Les sociétés suisses sont réputées particulièrement innovantes en ce qui concerne l’association de technologies de différentes branches. La formation professionnelle qui fournit à la Suisse le personnel technique qualifié nécessaire représente un autre facteur important.

Les entreprises innovantes ne se voient pas uniquement comme des fournisseurs ordinaires, mais comme des prestataires de solutions.

Les entreprises innovantes ne se voient pas uniquement comme des fournisseurs ordinaires, mais aussi comme des prestataires de solutions, pour reprendre la description que l’étude «Swiss Champions 2016» de Price Waterhouse Cooper donne de l’une des principales caractéristiques des sociétés suisses modernes. Trois facteurs de réussite sont primordiaux à cet égard: l’orientation clients marquée, une culture de l’innovation établie et des espaces de liberté su sants pour la recherche et le développement. De telles entreprises s’assurent la résistance nécessaire aux crises en adhérant à la qualité, grâce à une assise nancière solide, à l’identfication avec l’entreprise et aux valeurs communes, conclut l’étude de PWC. «L’esprit d’innovation d’une entreprise est fortement marqué et influencé par le management», estime Olaf J. Böhme avec conviction, évoquant ainsi la culture de l’entreprise. Les collaborateurs ont-ils la possibilité de soumettre leurs propres idées et propositions par le biais d’une gestion interne des propositions? Leurs suggestions sont-elles demandées?

La porte du bureau du patron est toujours ouverte

Les innovations chez Stewi représentent des travaux d’Hercule pour Stephan Ebnöther et l’équipe. Des changements stratégiques et structurels ont déjà été engagés. Les collaborateurs sont impliqués dans la recherche d’idées. «80 % des idées sont le fait de nos collaborateurs», se réjouit Stephan Ebnöther. À l’inverse d’autrefois, elles seraient très prisées par la nouvelle direction de l’entreprise. La porte du bureau du patron serait toujours ouverte. L’entreprise possède quelque 200 brevets. «Pour bon nombre d’entre eux, nous ne savons même pas encore ce qu’ils valent. Mais nous pensons qu’ils pourraient être très importants pour nos futures innovations», estime Stephan Ebnöther. Les accords conclus avec des partenaires commerciaux à l’étranger afin d’assurer la commercialisation internationale de Stewi devraient également ouvrir des perspectives. Outre des sociétés en Allemagne, des négociations sont en cours en Asie et aux États-Unis. Stephan Ebnöther attend beaucoup de la technologie 3D pour l’avenir. Mais auparavant, le système d’exploitation interne doit passer de MS-DOS (!) à une version actuelle de Windows.

Conquérir de nouveaux marchés

Olaf J. Böhme considère que contrairement aux grandes entreprises, les PME manquent souvent de ressources personnelles et financières pour introduire une gestion systématique des propositions, dans le sens d’un processus d’amélioration continu. Lorsque les structures et les processus nécessaires font défaut, les innovations sont souvent l’affaire du chef. Le président de l’association estime que ce n’est pas une fatalité: «D’autres pays rattrapent leur retard en matière d’innovations. Il est donc important de recueillir les idées des collaborateurs. Au moyen d’une gestion interne des propositions et d’une culture d’équipe ouverte, les chefs délèguent des responsabilités à leurs collaborateurs.»

Marcel Hossli, CEO de Zimmerli Textil AG à Aarburg, en est parfaitement conscient. «En tant qu’entreprise dans le secteur réputé diffcile du textile, nous ne pouvons nous a rmer et nous démarquer de la concurrence que par le biais des innovations», explique-t-il. Différentes personnes de la fabrication, de la distribution, de la vente et du marketing sont impliquées dans le développement de nouvelles idées chez Zimmerli. Réunies en comité, elles tiennent compte de différents facteurs tels que les besoins des clients, le comportement de la clientèle, la situation sur le marché, les possibilités techniques et les réfexions stratégiques. «Notamment en matière de communication, nous collaborons aussi avec des partenaires externes», explique Marcel Hossli.

En tant qu’entreprise créé en 1871, Zimmerli évolue entre tradition et modernité. «Nous voulons être perçus comme une marque moderne et intégrer l’air du temps dans notre assortiment», souligne Marcel Hossli. C’est pourquoi l’entreprise s’efforce activement de rajeunir sa base de clientèle. On espère atteindre cet objectif par la conquête de nouveaux marchés en Asie, aux États-Unis et au Proche-Orient. Alors que le potentiel d’innovation serait plutôt limité concernant les tissus pour sous-vête-ments et qu’aucune invention révolutionnaire ne serait attendue de ce fait, la PME de 80 collaborateurs chercherait de nouvelles idées, principalement dans le domaine technique, la distribution et le marketing. Concrètement, il s’agirait par exemple de conquérir de nouveaux marchés et de communiquer avec de nouveaux clients via les médias sociaux. Zimmerli a lancé sa propre boutique en ligne en 2014. En 2016, la PME a ouvert sa 15e boutique monomarque dans le centre commercial «Plaza 66» à Shanghai, sachant que la première boutique monomarque a été inaugurée en 2012 à Paris. Zimmerli se rapproche ainsi de plus en plus de son objectif qui consiste à être présent aux meilleurs emplacements dans le monde.

Dans le style d’un campus

La tradition, la technique et l’innovation jouent également un rôle chez General Electric (Switzerland) GmbH à Baden. Après le rachat d’Alstom Power, General Electric (GE) est active en Suisse dans les domaines de la production d’électricité, de la transmission d’énergie, des énergies renouvelables, du pétrole, du gaz et de la technique médicale. GE est une entreprise industrielle numérique mondiale avec plus de 300 000 collaborateurs dans plus de 180 pays. Les innovations jouent un rôle majeur chez GE, dans trois domaines, explique Urs J. Naef, Executive Governmental Affairs & Policy de la succursale suisse. L’amélioration et l’optimisation constantes des processus seraient toutefois tout aussi importantes. «Grâce à des hiérarchies horizontales et à une culture d’entreprise collégiale dans le style d’un campus, l’échange d’idées fait partie du quotidien chez nous», estime Urs J. Naef. L’entreprise rechercherait par conséquent résolument la collaboration avec des hautes écoles. Depuis plus de dix ans, GE Global Research Europe poursuit une recherche de pointe, par exemple avec l’EPF Zurich.

L’intégration de technologies numériques lors du développement de nouveaux produits serait d’une grande actualité et toujours plus importante pour GE selon Urs J. Naef. Le «Cloud-Computing» offrirait par exemple de toutes nouvelles possibilités d’analyse à l’entreprise. Elle attend également beaucoup de l’«additive manufacturing», l’impression 3D avec des matières composites métalliques. À l’heure actuelle, l’orientation principale est toutefois marquée par l’Internet des objets. «Comme bon nombre de choses en sont encore à leurs débuts, il faut toutefois avoir le goût du risque», explique Urs J. Naef. Parmi les derniers succès de GE gure l’amélioration de la puissance totale de son moteur à gaz pour les centrales de cogénération «J920 FleXtra» de près de 10 %. Conjointement avec les services publics de Rosenheim, son client pilote, GE a développé la prochaine étape de l’évolution du moteur à gaz Jenbacher. «Dans le domaine des turbines à gaz, nous serons déjà beaucoup plus avancés dans trois ans, grâce aux technologies numériques. Sans la technique 3D, cela ne serait vraisemblablement possible que dans huit ans», explique Urs J. Naef à ce propos.

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  • Fabrice Müller
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Tags: Innovation, Leadership, Culture d’entreprise

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