2/2018

Créatif: dans l’idéal, sans permission

L’Internet est un fantastique outil d’innovation, car il offre à tout un chacun des possibilités identiques. Pour l’instant.

La technologie stimule la créativité, depuis que l’homme a acquis la maîtrise du feu. Les solutions techniques ne sont jamais des cas isolés: elles sont les héritières d’une nouvelle méthode ou d’une invention, qui à son tour propagera soudain un élan novateur à travers la société. Pour écrire notre histoire, nous avons donné des noms aux plus grandes (et plus récentes) vagues d’innovation: la première révolution industrielle, initiée par la machine à vapeur, a permis une vaste mécanisation; la seconde, avec la production de masse, une standardisation de la société; et la troisième, sur la lancée de la numérisation, a sonné l’heure de l’ère de l’information. La quatrième se prépare: si nous la concevons correctement, elle fera des machines en réseau un système de prestations de services autonome à la disposition de l’homme.

La disruption est une avancée

Chacune de ces vagues en a appelé une seconde dans la foulée: la règlementation par la politique. En apparence, il s’agissait toujours de protéger les gens des effets négatifs des nouvelles techniques. La réalité est que, bien souvent, chaque cercle, dont l’influence et les bénéfices se trouvaient menacés par la nouvelle solution, cherchait à préserver ses intérêts. Une règlementation inadaptée empêche la créativité de s’épanouir en faveur du bien-être général.

Mais la créativité recèle toujours de nouvelles failles. Lorsque cela se produit, on parle désormais de «disruption»: le refoulement d’un modèle de solution désuet par un autre modèle innovant et radicalement différent, pour solutionner un problème. Cela peut être considéré comme un développement positif et une progression, dont l’écho semble favorable. Mais lorsque même en Suisse, pays classé en tête de liste par l’OCDE en termes d’innovation , les entreprises se voient confrontées à des impôts spéciaux justifiés par l’utilisation de robots, il semble que la politique ne soit pas encore capable d’exploiter le potentiel de cette évolution fulgurante pour répondre aux grandes questions sociales et écologiques de notre époque.

Bien entendu, la numérisation a des conséquences dramatiques pour de nombreux employés. Toutefois en dressant le bilan, l’on constate que le réseau mondial représente probablement l’habilitation la plus facile d’accès et la plus démocratique que nous ayons jamais connue. Car l’Internet, malgré son origine militaire et sa grande complexité technique, présente un degré d’ouverture sans précédents dans son architecture. Il s’agit en réalité d’une machine d’émancipation.

Autrement dit, quiconque respecte les protocoles techniques peut en faire ce qu’il en veut: aucune permission n’est requise et nul n’est contraint d’acheter un accès plus cher ou tributaire d’un modèle commercial. L’Internet est non seulement ouvert de par son architecture, il est également conçu de façon à ne pas pouvoir être contrôlé ou détruit de façon centralisée: tel était l’objectif initial ambitionné par l’armée américaine.

Une infrastructure démocratique

Les architectes de l’Internet n’ont jamais cherché à créer l’«anarchie», ni même un «espace hors-la-loi». Il était question de créer le plus grand potentiel possible à la recherche de solutions créativesgrâce à une mise en réseau ouverte et globale des idées.

Ainsi deux étudiants astucieux ont pu lancer un moteur de recherche nommé Google, une autre le service d’échange personnel de données numériques, un troisième un lexique public gratuit et le quatrième un système de paiement sans argent liquide à l’aide de simples téléphones mobiles: M-Pesa a révolutionné la société au Kenya . Le concept des inventions à la portée de chacun porte un nom: «Permissionless Innovation», innovation sans permission.

Il se démarque fondamentalement des plateformes propriétaires de prestataires commerciaux, qui autorisent la créativité uniquement dans le cadre de leurs propres intérêts et en échange d’une prestation en argent. On en trouve des exemples dans les développements parallèles à l’Internet, à l’instar en Suisse du système vidéotex des PTT: celui-ci proposait également des offres numériques, allant du jeu de poker au télébanking. Mais, d’une part, le portail n’était accessible qu’au moyen des appareils des PTT et, d’autre part, il n’était accessible aux prestataires qu’à partir d’un certain volume de marché.

La réalité des proportions du marché se reflète évidemment aussi dans Internet: Apple et Google dominent actuellement le marché des applications pour smartphones et les choses ne sont pas prêtes de changer à ce niveau. Aussi longtemps qu’en parallèle, quiconque détenant une idée plus performante aura libre accès au système et pourra convaincre le public, le système servira encore les intérêts de chacun: même les grandes pointures sont constamment sous pression, car la créativité partagée stimule.

C’est précisément parce que les grandes entreprises et les politiciennes et politiciens sous leur influence tentent de s’approprier l’architecture fondamentale de l’Internet pour préserver leur propre influence qu’une nouvelle vague de décentralisation commence à émerger en parallèle. Elle ne parvient certes pas encore à faire face aux discussions soulevées par les monnaies électroniques, mais l’ère de la domination de quelques grandes entreprises exclues de tout contrôle démocratique touche à sa fin. Nous verrons sous peu de nouveaux services intégralement décentralisés et reposant sur les concept du blockchain faire leur apparition, et ils ne se laisseront pas si facilement renverser. Par ailleurs, nous conserverons à l’avenir une infrastructure de base fondée sur l’« Open Hardware » et l’« Open Knowledge », au sein de laquelle chaque dispositif – aussi bien client que serveur – fera partie d’un vaste réseau.

Cela, tant que les deux conditions de base de l’innovation sans permission seront préservées: la préservation de l’égalité de traitement de tous les participants au sein du réseau et un accès libre et illimité.

La déréglementation met un frein à la concurrence

Pour un parfait épanouissement de la créativité, il ne faut pas accorder à un seul individu la détention du contrôle de l’accès au réseau. L’égalité des chances pour chaque nouvelle idée implique aussi que les paquets de données soient tous traités de manière absolument uniforme, indépendamment du réseau à partir duquel ils ont été envoyés. C’est en effet la seule manière de garantir que la start-up de Tschoppenhof dans le canton de Bâle-Campagne dispose des mêmes possibilités de convaincre la clientèle du monde entier avec son nouveau service innovant que le géant high-tech de la Silicon Valley. Ce second principe, la « neutralité de réseau » doit faire l’objet d’un arbitrage. En effet, les exploitants de l’infrastructure souhaiteraient depuis longtemps déjà rentabiliser leurs réseaux souvent exclusifs en exigeant que non seulement l’accès au réseau, mais également la transmission de données au destinataire soient payants. On appelle cela du banditisme moderne.

Si leur attitude peut sembler compréhensible de prime abord, céder à leurs arguments ( comme le gouvernent américain l’a fait en partie ) sonnerait le glas de la liberté d’innovation. En effet, l’abolition de la neutralité de réseau donnerait naissance à une jungle chaotique de frais de transmission et taxes douanière, dans un réseau justement si efficient: d’une part, car tous les paquets de données sont transmis de manière uniforme, d’autre part du fait de l’absence de route définie, chaque paquet empruntant de manière autonome la voie la plus rapide.

La neutralité de réseau mettrait un terme à ce système d’efficience. L’Internet se transformerait en infrastructure propriétaire, similaire aux réseaux de téléphonie et à l’ancien Videotex. L’accès libre à des milliards de clients potentiels deviendrait soudain un facteur de coûts pour les start-up innovantes ou serait même inaccessible. Ce serait l’opposé de la promotion de la créativité. La garantie légale de la neutralité de réseau donnerait pour sa part des ailes à la concurrence et constituerait une base importante pour le site économique suisse.

  • Andreas Von Gunten
  • Text

L’entrepreneur Internet et éditeur argovien se définit comme un humaniste de gauche libertaire. Il est notamment enseignant à l’Institute for Digital Business de l’HWZ, membre de la Digitale Gesellschaft et de la Digitale Allmend, membre du groupe central Task Force URG, membre du comité de la section Kölliken du PS, ainsi que de la direction du PS argovien, conseiller communal à Kölliken et auteur de l’ouvrage «Intellectual Property is Common Property».

Tags: Numérisation, Diversité, Innovation, Technologie

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