2/2018

L’innovation a besoin à la fois de créativité et de règlements fédéraux

L’économie suisse ne possède aucune matière première, elle vit des têtes pensantes et idées novatrices. Pour transformer le potentiel intellectuel en emplois et en valeur ajoutée, les PME doivent être soutenues dans leurs activités d’innovation. Annalise Eggimann, directrice de l’agence de promotion «Innosuisse» de la Confédération, nous parle de sa mission, qui vise à améliorer de façon ciblée la collaboration entre science et économie.

L’agence fédérale «Innosuisse» doit promouvoir l’innovation et l’esprit pionnier au sein des PME en Suisse. Comment y parvenir?

Notre tâche est en premier lieu de renforcer le pouvoir d’innovation et la propension à l’innovation des PME, et contribuer ainsi à la création d’emplois hautement qualifiés et synonymes de valeur ajoutée économique. Nous le faisons en particulier via la promotion de projets dotés de fort potentiel d’innovation et de marché, réalisés conjointement par des institutions de recherche et des partenaires économiques ainsi qu’au moyen de coachings et formations destinés aux start-up.

S’agit-il aussi de transfert de connaissances?

Oui, nous voulons permettre aux PME d’accéder au savoir-faire économique, celui-ci pouvant revêtir une importance décisive, notamment eu égard à la numérisation. Nous accordons en outre une attention particulière au développement de modèles commerciaux disruptifs, ainsi qu’à la création et la protection de la propriété intellectuelle.

Annalise Eggimann
À propos de la numérisation: de nombreuses PME n’ont tout simplement pas les moyens de saisir les opportunités. Un cas pour «Innosuisse»?

Absolument. Certes, la particularité de la promotion de l’innovation en Suisse réside dans le fait que nous n’accordons pas de soutien financier direct aux entreprises. Par contre, les fonds affectés aux projets d’innovation sont versés directement aux institutions de recherche.

Les entreprises participantes obtiennent un accès privilégié aux résultats et élargissent leurs compétences par le biais de la collaboration. En ce qui concerne la numérisation, il ne s’agit pas de soutenir des projets d’innovation qui permettent la numérisation de processus de production. Nous nous orientons davantage vers le développement de tout nouveaux modèles d’affaires, basés sur la numérisation.

Il existe certainement des pays dans lesquels la création d’une entreprise est plus simple et plus rapide qu’en Suisse. Un potentiel d’optimisation existe donc.
Les mesures d’abolition des règlements faisant obstacle font-elles partie de la promotion efficace de l’innovation et de la créativité?

En évoquant l’abolition des règlements, vous songez sans doute à la création de conditions-cadres juridiques optimales pour les start-up. Ceci relève en premier lieu de la compétence du législateur. «Innosuisse» s’intéresse bien entendu à la création de telles conditions-cadres, et elle est entièrement disposée à faire connaître son point de vue à ce sujet. Cependant, il appartient aux politiques d’évaluer scrupuleusement les intérêts des différents acteurs.

Annalise Eggimann
En tant qu’agence fédérale, «Innosuisse» est donc placée à l’interface entre promotion de la créativité, d’une part, et définition des conditions-cadres, d’autre part. Cela ne rend-il pas votre tâche particulièrement délicate?

En tant que promoteur public de l’innovation, «Innosuisse» est bien entendu tenue de respecter les règles du droit, et en particulier le principe de la légalité. Et c’est très bien ainsi. En effet, la loi protège tous les intéressés de l’arbitraire et apporte la sécurité juridique. Naturellement, il serait d’un autre côté souvent souhaitable de pouvoir réagir plus rapidement face aux nouveaux défis avec des offres de soutien adaptées. «Innosuisse» s’engage donc afin que le cadre légal la concernant puisse être adapté avec une flexibilité optimale.

Considérez-vous que ce cadre légal présente actuellement un bon équilibre eu égard à l’aspect «réglementation vs créativité»?

Trouver le bon équilibre entre réglementation et créativité est une tâche complexe et permanente de la politique. Et elle s’y applique. C’est ce que révèlent les discussions qui s’engagent autour de phénomènes récents tels qu’Uber, Airbnb ou Fintech. Dans ce contexte, il s’agit de procéder à une pondération des intérêts. À mon avis, la Suisse se distingue par le fait qu’elle a généralement la faculté de trouver des solutions équilibrées.

Trouver le bon équilibre entre réglementation et créativité est une tâche dévolue aux politiques.
Soyons honnêtes: où dispose-t-on concrètement, en Suisse, d’une certaine marge de manœuvre pour la réduction de la réglementation au profit des start-up?

Il existe certainement des pays dans lesquels la création d’une entreprise est plus simple et plus rapide qu’en Suisse. Sans doute existe-t-il encore un certain potentiel d’optimisation. Les questions fiscales revêtent aussi une importance centrale pour les jeunes entreprises et, dans notre pays, elles ne sont pas toujours faciles à gérer. Pourtant la politique a d’ores et déjà soulevé différentes questions complexes à ce niveau.

À l’opposé, dans quels domaines le maintien de normes strictes est-il particulièrement important?

À mon avis, il n’est pas possible de répondre à cette question de manière globale. À l’ère d’Internet, les questions liées à la protection des données et à la personnalité, ainsi qu’à la cybersécurité d’une manière générale, revêtent sans aucun doute une importance cruciale. Songez par exemple aux incidents avec Facebook. C’est précisément dans de tels cas que les règlements nationaux atteignent leurs limites.

Annalise Eggimann
Pensez-vous qu’une promotion et un soutien trop «généreux» accordés aux start-up puisse engendrer une prolifération anarchique et, partant, la formation d’une bulle dangereuse?

Non. Les start-up ne bénéficient du soutien d’«Innosuisse» qu’après vérification de leur idée commerciale, sur la base de critères distincts compte tenu de leur potentiel d’innovation sur le marché. Et même si une start-up bénéficie d’un coaching, elle doit toujours s'affirmer seule sur le marché. «Innosuisse» ne maintient aucune entreprise artificiellement en vie.

De nombreuses PME suisses sont actives à l’exportation. Dans quelle mesure les activités de soutien d’«Innosuisse» ont-elles une orientation internationale?

Comme André Kudelski, président de notre conseil d’administration, aime à le dire, la Suisse est un «overdeveloped, but undersized country». Notre économie a besoin des marchés étrangers. L’aspect collaboration internationale est donc très important pour «Innosuisse». Nous avons donc pour objectif d’ouvrir de nouvelles perspectives aux PME suisses grâce à différentes coopérations internationales. Nous allons développer à cet effet une stratégie internationale dans le courant de l’année 2018. Aujourd’hui déjà, «Innosuisse» soutient les PME dans leur recherche de partenaires d’innovation étrangers et permet aux start-up de participer aux salons internationaux ou de réaliser de brefs séjours dans les villes importantes pour leur stratégie d’internationalisation.

«Innosuisse» existe depuis maintenant six mois. Vous conformez-vous à un agenda clairement défini?

Le Conseil fédéral a prescrit des objectifs stratégiques à «Innosuisse» pour les années 2018 à 2020, qui renforcent et concrétisent les tâches mentionnées précédemment. Outre la promotion de projets d’innovation, dont l’efficacité doit systématiquement être vérifiée, il est en premier lieu question du soutien aux start-up. Cet objectif est réalisable en offrant tout d’abord aux start-up prometteuses, basées sur la recherche, un accompagnement par un coach expérimenté durant leur phase de constitution. L’attention se portera désormais plus particulièrement sur les start-up orientées vers la science et la technologie, et dotées d’un potentiel de croissance élevé.

Annalise Eggimann, directrice d’«Innosuisse»

Entre le mois d’août 2015 et la fin 2017, Annalise Eggimann a occupé les fonctions de directrice de la Commission pour la technologie et l’innovation. Depuis début 2018, elle est directrice de l’organisation qui lui a succédé, «Innosuisse» – agence suisse pour la promotion de l’innovation. En outre, Annelise Eggimann est présidente de la section cantonale bernoise de la Croix-Rouge suisse CRS, et membre du comité exécutif de la conférence nationale des associations cantonales de la Croix-Rouge.

  • Robert Wildi
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Tags: Innovation, Entretien, Culture d’entreprise

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