2/2018

L’algorithme «Bob Dylan»

Les robots savent-ils faire preuve de créativité? La Professeure Dr Martina Mara, psychologue pour robots, évoque la créativité de l’intelligence artificielle. Mais elle met également le doigt sur ce qui manque aux robots pour réellement exercer une activité artistique: l’expérience des émotions humaines.

Un vrai coup de théâtre! Bob Dylan, compositeur légendaire détestant les photos de presse, capable de ne pas se présenter à sa propre remise du Prix Nobel, est apparu dans un spot publicitaire. Et non pour une guitare, mais pour l’intelligence artificielle «Watson» .

Dans un clip sorti en 2005 , Bob Dylan, installé sur un canapé géant, dialogue avec l’agent vocal intelligent d’IBM. Et Watson – du nom du célèbre assistant du détective Sherlock Holmes – débite dès le départ au musicien un rapport d’inspection plutôt sec: le temps qui passe et l’amour qui passe sont les deux thèmes les plus repris dans les chansons de Bob Dylan. C’est ce qu’indique une analyse de l’ensemble de son œuvre, analyse qui n’a coûté à Watson que quelques fractions de secondes. Bob Dylan sourit de ce bilan guère surprenant. Il propose à Watson de se joindre à lui pour écrire une chanson.

L’algorithme, futur compositeur de musique? Des robots peintres, écrivains, designers? La question de savoir si l’intelligence artificielle peut faire preuve de créativité est encore ouverte. Elle soulève la controverse au sein des communautés internationales du monde de la recherche – notamment en l’absence de définition du terme «créativité» qui soit applicable de manière globale. Si en entendant le mot clé «créativité», certains l’associent au génie artistique d’un De Vinci ou Dylan, d’autres songent à la faculté d’improviser un repas du soir rapide ou de trouver des solutions ad hoc aux problèmes professionnels quotidiens. Il va sans dire que la réponse est alors fondamentalement différente.

Les ordinateurs générateurs de nouveauté

Une chose est certaine: s’il s’agit exclusivement de la capacité de concevoir une nouveauté, dont le résultat pourrait même être considéré comme créatif par l’être humain, dans ce cas, il est désormais impossible de ne pas considérer les machines comme créatives.

Le programme informatique Deep-Art, par exemple, qui est un réseau neuronal artificiel basé sur la reconnaissance imagée, transforme les photos en peintures, reprenant le style de la «Nuit étoilée» de Van Gogh. Le logiciel Google AlphaGo a battu le champion du monde en titre de Go et imaginé des coups auxquels aucun adversaire humain n’aurait peut-être songé. Et les robots journalistes puisent depuis longtemps déjà dans les banques de données contenant des rétrospectives de matchs et résultats sportifs, afin de rédiger de manière autonome des articles qui, de par l’utilisation de synonymes usuels («Nati» au lieu d’équipe nationale de football), paraissent même relativement authentiques. Dans tous ces exemples, des algorithmes créent indéniablement la nouveauté. Et tout cela est fantastique. Dans le cas du programme Van Gogh, le produit pourrait même terminer accroché dans son salon.

Les êtres humains ne pourront cependant pas vraiment être remplacés dans les domaines créatifs. Pour quelle raison? Car l’intelligence artificielle peut certes analyser des millions de textes, images, vidéos et chansons (créés par l’homme), en retirer des constats et peut-être même générer de nouvelles solutions. Cela en fait un outil fantastique, un partenaire complémentaire, dont la capacité de soutien sera à l’avenir sans doute utilisée dans des domaines professionnels toujours plus nombreux. Toutefois, l’intelligence artificielle reste une statistique, un algorithme et, si bon soit-il, il ne pourra jamais que compléter quelque chose qui existe déjà. Il lui manque le pouvoir d’innovation radical, le talent d’improvisation, l’envie de quitter les sentiers battus et la force de discerner la pertinence culturelle.

Dans le fond, l’intelligence artificielle est une statistique

Revenons à Bob Dylan. Une autre chose manque encore à l’algorithme: l’émotion. L’amour que Watson identifie en tant que thème phare de l’œuvre de Bob Dylan est un sentiment que le programme n’a jamais ressenti. Tout comme le plaisir, la rage, la tristesse, l’espoir, l’ambition ou la connaissance de soi.

Et c’est là que le bât blesse: car même si Watson est capable, sur la base de l’ensemble des chansons d’amour de toute l’histoire de la musique, de composer un nouveau morceau, peut-être même audible,qui s’intéressera à une chanson parlant d’amour, sachant que son auteur n’a pas la moindre idée de ce dont il s’agit? Sachant qu’il ignore tout de l’intensité dramatique, des sentiments, ou de l’importance des mots employés? Passée la première fascination technique: à peu près personne.

  • Martina Mara
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Professeure de psychologie pour robots à l’Université Johannes Kepler de Linz, membre du conseil autrichien pour les questions de robotique, rédactrice d’articles techniques et conférencière. Twitter: @martinamara

Tags: Numérisation, Innovation, Lifestyle, Technologie, Tendances

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